L’Atlas – Structures @ Galerie Bacqueville – L’interview

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Nous avions rencontré L’Atlas lors du vernissage de sa dernière exposition Structures, qui se tient en ce moment à la galerie Cedric Bacqueville à Lille. Nous lui avons proposé à cette occasion une interview, une proposition qu’il nous a fait l’honneur d’acceptée. Nous nous somme donc donnés rendez-vous le lendemain à Lille Art Fair où la galerie lui avait reservé un bien bel espace.

 

Bonjour L’Atlas, certains te connaissent depuis très longtemps avec ton travail dans la rue, d’autres te découvrent aujourd’hui avec ton travail en galerie, pourrais-tu te présenter rapidement afin qu’on puisse mieux te situer ?

 

 J’ai commencé par faire du graffiti dans les années 90, et parallèlement je me suis intéressé à la calligraphie à partir de 1996, 1997. Dès lors, j’ai passé du temps dans différents pays, au Maroc, au Caire, en Syrie, en Chine.

 

 Des pays où tu as étudié la calligraphie ?

 

Oui à chaque fois je suis parti de manière autodidacte pour aller apprendre, aux côtés de maîtres, les règles classiques de la calligraphie. Par la suite j’ai mélangé ça avec la typographie latine tout en continuant dans l’esprit du graffiti avec, toujours, mon nom comme matière première à la création et en utilisant la rue, l’espace public, les panneaux publicitaires, les sols et les murs comme lieux d’exposition. J’ai toujours aussi cherché à être à la frontière justement, entre quelque chose de brut comme le graffiti et quelque chose de commandité. Quand j’ai commencé à faire des boussoles dans Paris j’utilisais le gaffer, en particulier parce qu’il avait la même couleur que les clous, si bien que les gens se demandaient si ça avait été fait par la ville, je m’habillais même en travailleur urbain pour devenir invisible au milieu de l’agitation.

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 Et là durant ces dernières années tu as suivi une évolution plus « galerie » pour ainsi dire.

 

En fait j’ai commencé à faire des expositions en 2001, la première étant à la galerie du jour d’Agnès B qui avait fait une expo sur le street art.

 

Mais il y a une vraie distinction maintenant entre ce que tu fais dans la rue et en galerie.

 

Oui et non. Il n’y a pas de cassure, c’est une continuité puisqu’il y a toujours la notion de cryptogramme, la calligraphie et l’écriture mais, en même temps, c’est vrai, que vient s’ajouter, s’infiltrer, cette présence d’autres mouvements comme l’art cinétique, l’abstraction géométrique, l’art concret ou encore l’art minimaliste qui sont des mouvements que j’apprécie. Je les associe à l’histoire de l’écriture dans l’idée d’être toujours à la frontière entre différents mouvements et d’être « inclassable » si je puis dire. Je cherche à tromper les regards et à amener les gens qui sont censés s’intéresser au graffiti à s’intéresser à des arts plus anciens, notamment aux arts abstraits, et inversement pour ceux qui s’intéressent à ces mouvements là. Je suis souvent dans cet esprit là. Et puis en ce qui concerne le travail dans la rue je continue à faire des choses, de plus en plus de manière permise avec les villes d’ailleurs, ce qui me permet de monter des projets de plus grande envergure, comme celle sur la place du Capitole à Toulouse réalisé en septembre dernier à l’occasion du Printemps de Septembre, il s’agit de performances participatives. Ces commandes, qu’elles soient faites par des musées ou par des villes, me permettent d’avoir le temps de réfléchir à des choses plus monumentales qui prennent leur sens avec le contexte du lieu.

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Place du Capitole, Toulouse, Printemps de Septembre, 2012

 

Et en ce qui concerne l’expo qui t’amène ici à Lille, pourrais tu nous en dire un peu plus sur son nom, « Structures » ?

 

Toutes les toiles que j’ai créées pour cette exposition ont été faites sur la même structure, ce sont toutes des rectangles homothétiques. J’ai créé un logogramme, un «L’Atlas», mais d’une toile à l’autre en fait c’est toujours la même structure qui fait qu’au premier abord les toiles parraîssent juste absolument abstraite, mais une fois qu’on a la clé, qu’on arrive à en lire un, il y a une persistance rétinienne qui nous permet de le voir apparaître, ce »L’Atlas», sur l’ensemble de la série, je dirais qu’il s’agit d’une persistance structurelle mentale.

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Il y a donc un vrai jeu entre les différentes toiles ?

 

Exactement. Elles ont été créées dans une série qui amène l’écriture vers l’abstraction mais si on regarde cette abstraction avec le code de cette structure on voit alors apparaître l’écriture. L’idée est de chercher la limite ultime de la lisibilité ; J’utilise l’écriture car il m’est difficile de créer de manière purement abstraite J’en fais de temps en temps cependant, comme celle là sous verre (ndlr : photo ci dessous, à droite) ; mais là il s’agit d’une représentaion abstraite et géométrique de ce que je vois par la fenêtre de mon atelier, il y a des barres d’immeubles, c’est un nouveau lien avec l’écriture de la ville, avec l’écriture de l’architecture.

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Dans les toiles de l’expo « Stuctures » on pourrait aussi voir des immeubles, non?

 

Oui il y a cette espèce de lien avec les formes de structures de la ville, ça parle toujours de l’écriture de l’architecture mais aussi de l’architecture de l’écriture puisqu’on est toujours dans quelques chose de très géométrique. Et puis moi, avant tout, je me régale visuellement, c’est même très égoïste car je fais des toiles qui me plaisent avant tout .

 

Et toujours pour parler de l’évolution de tes œuvres, quand on voit tes dernières toiles on a l’impression de voir des pixels, qu’elles sont entrées dans l’ère digitale est-ce qu’il y a aussi cette idée là ?

 

C’est vrai que comme nous sommes dans une société qui utilise énormément le numérique forcément les gens pensent à ça mais moi je pense à des choses plus anciennes comme les mosaïques. J’aime mêler les choses, j’essaie de créer des œuvres entre guillemets «intemporelles». Ça peut être contemporain mais ça pourrait être aussi une oeuvre kufi de 1318 (ndlr: le kufi est un style de calligraphie arabe), j’aime bien cet aller-retour où tu ne sais pas bien si ça a été fait hier ou il y a 500 ans.

 

 

Et ces toiles, comment les réalises-tu? Je t’ai vu en vidéo réaliser les différents tramages avec le ruban adhésif pour mettre ensuite des points de couleur à la bombe. Tu as vraiment en tête toute la vision de ce que tu es en train de faire ?

 

Je les conçois avant, en travaillant sur papier, je ne suis pas graphiste et je n’utilise pas l’ordinateur, si ce n’est après pour les vectoriser. J’ai vraiment un rapport de calligraphe, ça a été mon chemin et je continue à travailler de cette manière. Ensuite c’est un peu comme des mandalas c’est-à-dire que je mémorise cette forme, je la repère jusqu’à ce qu’elle soit parfaite dans ma tête et alors je n’ai plus besoin de référence, je les connais toutes par cœur. Après sur mes croquis, il y a juste la forme, les lignes, et ensuite viennent s’ajouter les couleurs et les formes qui remplissent les traits de l’écriture, comme une défragmentation de la lettre. Tu vois celles-là là-bas en rouge, orange et gris tu as l’impression que c’est juste une grille quadrillée mais quand tu plisses les yeux ou que tu les prends en photo le cryptogramme apparaît.

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Visez le centre de l’oeuvre et plissez les yeux ou avancez et reculez votre tête pour apprécier

 

Tu peux voir en regardant les différentes toiles exposées ici que certaines reprennent d’autres toiles avec une ou plusieurs trames en plus, ce qui fait que l’œil ne sait plus si il doit lire le plein ou le vide, et c’est là où çela rejoint l’art cinétique. Il faut prendre une certaine distance pour pouvoir les lire.

 

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Regardez bien ces 3 photos, vous pouvez voir justement les trames ajoutées de l’une à l’autre par L’Atlas

 

On est vraiment à la fois dans le cryptogramme et dans l’art cinétique, et c’est ce croisement qui m’intéresse en ce moment. Je pense que je vais de plus en plus vers des choses minimales où j’accepte de ne plus écrire avec des lettres et où je crée si tu veux une écriture rythmique. D’ailleurs, je ne sais pas si tu as vu mais sur le mur derrière moi il y a deux grandes toiles et au milieu il y en a une qui est une étape en fait (ndlr : photo ci-dessous), une étape dans la création de celles que j’ai réalisées pour la galerie. Je l’ai laissée dans cet état d’étape parce que la finalité ne me semblait plus utile, j’arrive de plus en plus à accepter de pouvoir faire des tableaux sans que des mots soient écrits à l’intérieur. Je suis quand même quelqu’un d’obsessionnel et c’est comme si je m’étais soigné par la répétion quotidienne de la peinture C’est un peu comme si j’avais assez écrit pour pouvoir me dire que tout est écriture finalement, que ce soit un rythme, une grille, des choses ou simplement des formes qui se répètent dans la symétrie.

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On pourrait faire une analogie avec la musique pour cette toile, tu es arrivé à une mélodie qui te plaisait

 

Voilà, je suis arrivé à un rythme alors que, jusque là, je suis un artiste assez conceptuel c’est-à-dire que j’ai un axe de tir, quand je fais une toile je veux arriver quelque part, ce qui ne laissait pas beaucoup de place à l’imprévu. Les étapes d’une toile sont parfois très plus belles, et parle de manière plus profonde de la problématique de la peinture : sur cette toile on voit les coups de bombe, il y a ce dégradé, il y a une souplesse. C’est aussi une pudeur de faire de la géométrie, c’est se cacher derrière quelque chose alors que dans toutes les étapes qui me mènent au résultat il y a énormément de choses qui sont plus sensibles, et qui en dévoilent plus sur ma personnalité et sur la manière dont je conçois mon eouvre. C’est pour cette raison que j’ai accroché cette toile-là. Je pense même faire une exposition à propos de ces étapes, faire comme l’autopsie d’une toile et avoir un peu comme un film sur la formation d’une œuvre. Ce serait une sorte de démultiplié, comme le début de la photographie.

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Tu parlais tout à l’heure des mandalas. Ces cryptogrammes on les trouves dans la religion orientale mais aussi dans la religion chrétienne sur le sol de certaines églises, est-ce qu’il y a une notion de spiritualité pour toi ?

 

Il y a forcément une notion de spiritualité, dans le processus déjà, c’est une sorte d’acte de méditation, c’est une introspection. Le moment où je réalise une œuvre est une action méditative, ça me fait entrer en moi-même. Tu parlais de labyrinthes, mais ce ne sont pas des labyrinthes; néanmoins il y a cette idée de cheminement, le chemin qu’on prend. J’adore marcher : mon projet de toiles errantes est par exemple une excuse pour faire de la photographie,et pour traverser les villes à pied. Je suis vraiment quelqu’un qui aime marcher et regarder le monde. Il y a toute une partie dans mon travail qui traite du déplacement : comment écrire le déplacement dans un corps urbain.

En ce qui concerne le projet des toiles errantes justement, est-ce qu’il s’arrête avec la sortie du livre L’Atlas 2002-2012 ou tu vas le continuer ?

J’ai déjà commencé de le continuer en fait, sauf que j’ai changé un petit peu le processus.C’étaient mes sept premières toiles; maintenant je fais une toile différente par ville. Depuis la sortie du livre je suis allé à Beyrouth, à Lisbonne, à la Réunion et donc j’ai fait une toile à chaque fois, sur place, une toile que je laisse ensuite dans la rue.

 

À jamais ?

 

À jamais oui, je l’abandonne, elle va vivre sa vie.

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Toiles Errantes / La Réunion 2013 / L’Atlas

 

Et donc tu vas repartir sur ce mode là pendant plusieurs années?

 

Je pense que je vais faire un livre tous les dix ans, mais c’est vrai qu’au départ je voulais faire ce livre à la fin de ma vie mais ma compagne m’a dit qu’à la fin de ma vie je ne serai plus là pour le faire et puis il faut dire que j’avais déjà 40 villes, 4000 négatifs. Au final on en a choisis 400,et on en a publié 200 mais pour moi c’est le haut de l’iceberg parce que je suis vraiment un archiviste, je garde tout, et même si je n’ai pas tout publié je pense que les gens comprennent le processus.

 

Tu parles d’archivisme, c’est vrai que dès le début tu as fait des vidéos, pris des photos…

 

Avant de peindre j’étais photographe en fait, j’ai un Leica et j’ai toujours shooté, j’étais dans le milieu du hip hop, du graffiti, tous mes potes faisaient ça donc au début j’observais surtout. J’ai commencé tard à tagger L’Atlas, j’avais 16 ans alors que mes potes taggaient déjà depuis cinq, six ans. Bon avant j’avais un autre tag, Socle, mais ce que je veux dire c’est que mon rapport à ça c’est fait par l’œil, je suis vraiment un contemplateur. Pourtant je ne me revendique pas comme un photographe.

 

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Le décor est important en fait.

 

Oui le décor, le cadre, le lieu et la mémoire aussi, capturer les choses qui passent. Mon livre est aussi autobiographique, même si c’est un projet artistique c’est aussi une sorte de biographie visuelle de tous les endroits dans lesquels je suis passé. Et puis souvent il a des gens qui passent sur les photos, c’est aussi les gens de ma vie, des gens qui m’ont invité dans tel lieu, des amis. Ils sont camouflés là-dedans au milieu des passants que je ne connais pas, c’est un peu un carnet de voyage visuel, bien sûr il n’y a que moi qui connaîs les sous-titres mais je pense que les gens sentent qu’il y a un tout. J’ai mis les gens que j’aime à l’intérieur de ce livre. Au delà d’un projet sur le déplacement, sur la carte, il s’agit d’une vrai autobiographie d’une topographie intérieure.

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Tu viens de faire ta première exposition à Lille, est-ce qu’une performance est prévue dans la ville comme tu a pu en faire à Paris ou Toulouse ? On m’a parlé de l’an prochain.

 

Pour l’instant on discute, pourquoi pas faire une performance sur la grand place ? Il y aussi un grand mur tout près de la rue Thiers (ndlr : la rue où se trouve la galerie Bacqueville) tout en brique que j’ai repéré et qui est magnifique.

 

Il faut toujours une autorisation pour faire tes performances ?

 

Ça m’arrive d’en faire sans mais quand tu as besoin de nacelles et de cent personnes c’est mieux d’en avoir une. Et puis maintenant je suis payé aussi pour faire ça, c’est comme cela que je vis, c’est aussi important je trouve pour les gens qui viennent de ce milieu-là d’être reconnus et ça passe par le fait d’être payé. C’est vrai aussi que j’ai eu beaucoup de problèmes à l’époque avec le vandalisme et j’ai quelque chose à défendre avec la légitimité de cet art.

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Quelques outils utilisés par L’Atlas (exposition Au delà du Street Art)

 

Pour la dernière question je voulais savoir comment tu vivais, ressentais cette reconnaissance actuelle, on t’a vu dans les expos « Post Graffiti« , « Au delà du Street Art« , tu es toujours mis en avant dans les ventes aux enchères, tu es incontournable finalement.

 

Ça fait longtemps que je fais ça et ça me fait du bien car j’ai passé beaucoup d’années à travailler sans être compris, donc je suis content qu’il y ait ce retour et je pense que ça aide l’ensemble du mouvement. Sans prétention, je me suis toujours senti comme un devoir d’ouvrir des portes et de pouvoir parler pour tout ce mouvement dans lequel je suis depuis 25 ans quand même. Depuis que j’ai dix ans je suis dans le milieu du graffiti, c’est ma vie et c’est sûr que les incompréhensions et les chocs que j’ai vécus avec la police, avec la justice, ont encore plus fait que j’ai eu envie de faire partie des gens qui vont faire que le street art va être reconnu comme un mouvement artistique à part entière, parce que, quand même, il existe depuis les années 60 avec des gens comme Zlotykamien et que c’est l’un des seuls vrais mouvements planétaires. Je le sais, je l’ai senti dès le début, et prendre des tartes par les mecs de la BAC ça a vraiment renforcé ma volonté. C’est aussi pour ça que j’utilise ces cryptogrammes car c’est du graffiti caché, c’est juste une affaire de position, de point de vue, c’est une espèce de moyen de retourner la force et j’aime bien l’idée que lorsque mes toiles finissent dans le salon des collectionneurs il y a mon nom au dessus de leur canapé. C’est peut-être un peu déplacé de dire ça mais ça me fait du bien.

 

He bien je pense que c’était pas mal comme mot de la fin . On te remercie beaucoup pour cet entretien.

 

L’Atlas – Structures, du 5 mars au 20 avril @ Galerie Cedric Bacqueville (Lille) 

32 rue Thiers 59000 LILLE

du mardi au samedi de 15H à 19H

 
Vous pouvez aussi voir en ce moment ses photographies à Paris (et plusieurs murs ont été et vont être aussi réalisés dans les environs)
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Mur angle rues Bagnolet/Pyrénées

 

L’Atlas – Stay Inside, du 4 mars au 29 avril @ Confluences

 

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