Interview: Will Sweeney – Citadel @ Red Bull Space

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      Jusqu’à la fin des vacances, le Red Bull Space, la galerie parisienne située 12 rue du Mail, présente Citadel, une expo de l’artiste anglais Will Sweeney. Inspiré par Londres, là ville où il habite, Will Sweeney raconte avec toute une série de dessins, à l’encre et au graphite, une ville futuriste, hyper sécurisée dans laquelle les riches vivent à l’écart des pauvres. Le roman d’anticipation graphique qu’a réalisé l’artiste est d’une beauté noire, les oeuvres sont superbes mais nous rappellent aussi que ce futur nauséabond est déjà là. Comme on est fan de l’artiste et qu’il est resté en résidence quelques jours à la galerie, on est venu s’entretenir avec lui pour en savoir plus sur Citadel. L’interview est à lire ci-dessous.

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Bonjour Will. Commençons par parler de l’exposition que tu présentes ici, Citadel. Quand as-tu démarré ce projet?

C’est relativement récent en fait. Mais certains des travaux de l’expo datent de plus longtemps, de l’été dernier par exemple. J’ai commencé à élaborer Citadel cette année, en avril. La date de l’expo était prévue depuis longtemps mais je n’avais pas encore eu le temps de m’y consacrer, j’ai été pas mal occupé ce début d’année avec différents jobs commerciaux. A l’origine j’aurais voulu présenter une exposition avec uniquement des travaux inédits mais je n’ai juste pas eu le temps. Au final je suis plutôt content car les travaux plus anciens fonctionnent bien avec l’idée générale de Citadel. Mais pour être tout à fait honnête, il a les dessins façon comic strip qui esthétiquement se fondent bien dans l’expo mais qui s’éloignent un peu du message. En même temps ils montrent aussi aux gens une autre facette de mon travail donc je pense que ça reste intéressant.

Et quelle est l’idée générale de Citadel?

L’expo présente une ville, je voulais réaliser quelque chose basé sur Londres (ndlr: Will Sweeney y habite depuis une vingtaine d’années). C’était mon point départ parce que j’ai un fort ressentiment à propos de ce qui se passe à Londres actuellement, notamment la gentrification, cette séparation qui se creuse entre les riches et les pauvres. C’était aussi un choix conscient de ma part de travailler sur un monde qui appartienne moins au domaine de la fantaisie, qui d’une certaine manière laisse toutes les possibilités offertes. Dans les précédentes expositions que j’ai pu faire, je me disais tiens je vais faire des dessins futuristes, technologiques, ce que j’ai eu plaisir à faire, mais ici je voulais une confrontation avec le monde réel.

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Faire un travail qui soit plus politique?

Pas nécessairement, mais faire quelque chose qui soit plus ancré dans la réalité. Lorsque je dis ça je pense par exemple à ce qu’on fait des artistes des comics US underground des années 60 comme Spain Rodriguez par exemple. Spain Rodriguez dessinait pour Zap Comix (ndlr: comics underground créé par Robert Crumb) et il a inventé le personnage Trashman (ndlr: Trashman est un super héros issu de la classe ouvrière qui, recruté par un mystérieux anarcho-marxiste, va affronter un état totalitaire et fasciste, plus d’infos ici). C’était en noir et blanc, très graphique et violent.

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Dans Citadel, il a tout un tas de lieux et de personnages différents comme par exemple les StreetCleaners ou la Surveillance Tower. Comment les as-tu élaborés?

J’ai commencé en faisant des dessins grossièrement dans mon sketchbook, en réfléchissant à des compositions, des personnages, en réfléchissant à comment cette ville allait fonctionner en tant que ville. L’une des choses qui cadre un peu l’expo c’est cette introduction que j’ai demandée à l’un de mes amis de m’écrire. Le Red Bull Space m’avait demandé un texte pour le dossier de presse et j’ai pensé que ce serait mieux d’avoir quelque chose de bien écrit par quelqu’un d’autre. Du coup j’ai demandé à mon ami Robert Green de s’en charger, il est designer graphique et surtout il écrit très bien. Nous avons parlé de l’expo ensemble et il a écrit ce texte en forme de publicité pour la ville de Citadel. J’ai beaucoup de livres dans mon studio, des livres qui me servent de référence, et j’ai aussi quelques vieux livres sur des villes qui sont des souvenirs de mes voyages à travers le monde. Dans les années 70, 80, c’était courant de trouver ce genre de livre avec des introductions vantant les mérites de la ville, le genre de choses qu’on achetait si on allait en vacances là-bas ou qu’on ramenait aux petits-enfants. On s’est basé sur ces introductions pour écrire le texte de Citadel, c’était vraiment de la grosse publicité pour vendre leur ville, du style « Cette excitante métropole urbaine » « avec sa vie nocturne animée » , vraiment le truc écrit par des agences immobilières, avec leur sale language à la con. Pour le texte on a pensé à ce qu’aurait pu écrire les agents immobiliers de Londres, qui font partie des pires personnes du monde, à la fois des menteurs et des hypocrites poussant les prix vers le haut pour leur propre profit. Je voulais vraiment que l’expo ce concentre sur ce genre de situation dans laquelle des gens honnêtes sont obligés de dormir sur le palier d’un immeuble où le prix des appartements est devenu totalement hors de portée pour eux.

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Est-ce qu’on peut dire que les deux principaux thèmes de l’expo sont la lutte des classes et le péril écologique?

Oui on pourrait dire ça. En ce qui concerne la lutte des classes, dans Citadel, comme dans Londres, les riches possèdent la ville qui était auparavant un espace public qui était à tout le monde. A présent cet espace ne nous appartient plus: il y a des caméras partout, beaucoup d’endroits sont gérés par des compagnies privées et ils ont même leurs propres forces de l’ordre. C’est vraiment très étrange. Certains diront qu’on a là un échantillon du futur, que c’est comme dans 1984, mais pour moi cette situation est juste bizarre. On avait l’habitude de vivre dans cet environnement mais on en perd peu à peu le contrôle et tous ces changements se font de manière insidieuse. Tout se passe sous nos yeux mais personne ne semble s’en inquiéter.

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Le pire c’est que tout a déjà été annoncé finalement dans les romans d’anticipation. Et on a déjà un pied dedans, ces nouvelles, ces romans deviennent notre réalité.

Exactement, nous vivons dans le futur. Je pense à l’écrivain anglais J.G. Ballard qui était vraiment l’un des plus grands noms anglais de la science fiction et du roman d’anticipation. C’est l’un de mes romanciers préférés, il était vraiment en avance sur son temps. Il a écrit des nouvelles comme Crash ou High-Rise. High Rise vient justement d’être adaptée au cinéma (ndlr:voir la bande annonce ici), cette nouvelle parle d’un gratte-ciel dans lequel l’élite se trouve dans les plus hauts appartements alors que les plus pauvres locataires se trouvent tout en bas. Dans son livre, la société va complètement s’effondrer avec les gens d’en bas qui vont devenir de vrais animaux, complètement atteints psychologiquement par le fait de vivre dans cet environnement bizarre, où la société est échelonnée. Et l’une des citations du film est que nous vivons dans un futur qui a déjà été imaginé. A Londres à présent, c’est un peu comme si nous vivions dans ce monde qu’a imaginé J.G. Ballard. Cela est du notamment à l’architecture, par exemple près d’où j’habite, à côté du Parc Olympique, il y a là-bas tous ces nouveaux immeubles récemment construits. Quand on les voit ça a l’air d’un havre de paix, avec leur joli parc tout autour, mais en fait tout est sécurisé, totalement surveillé, avec des caméras partout. J’ai aussi en tête cette image, avec cette station de train (ndlr: il parle de son dessin Workforce, photo ci-dessous) où des gens venant de très loin en dehors de la ville, des banlieues éloignées, doivent faire tous les jours la navette jusqu’en ville pour venir faire le sale boulot, que personne ne veut faire.

Comme chez nous à Paris aussi.

Oui bien sûr à Paris comme à Londres. Et à Londres ils sont en train de construire le Crossrail, un train super rapide qui pourra ramener les gens de très très loin justement et très rapidement juste pour venir faire leurs jobs de merde.

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Et pour parler toujours de lutte des classes, tu utilises beaucoup l’imagerie médiévale dans tes oeuvres, c’est une imagerie que tu aimes bien mais est-ce aussi une manière de dire que rien n’a changé depuis le temps des seigneurs et des vassaux?

Je ne pense pas. Toutes les choses que j’utilise de cette période sont plus des influences d’artistes comme Jheronimus Bosch. Je suis vraiment intéressé par ce type d’allégorie, de cette façon dont ils ont traité de la folie humaine, de la nature humaine. C’est un thème éternel, la nature humaine ne change pas et on fait les mêmes erreurs qu’il y a un millier d’année. On n’a pas fait vraiment de progrès. Su tu regardes le travail de Bosch, c’est juste fou, c’est une sorte de maniaque religieux, fasciné par les flammes de l’enfer et le péché. Et j’ai toujours trouvé cette imagination sombre, maléfique qu’il avait totalement fascinante et différente de ce que je connaissais. Mais c’est pareil avec les personnages peints par Brueghel L’Ancien, ils pourraient êtres des personnes de notre époque. D’ailleurs en mars dernier, je suis allé voir l’exposition Jheronimus Bosch qui avait lieu là où il a vécu à s-Hertogenbosch, c’était pour le cincentième anniversaire de sa mort. L’entrée était très chère et il y avait beaucoup de notables qui étaient là et qui avaient traversé les Pays-Bas juste pour voir l’expo, et ce qui était très troublant c’est qu’ils avaient l’air d’être des personnages peints par Bosch, des gens bedonnants avec des faciès médiévaux, c’était vraiment très bizarre.

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Pour revenir à l’imagerie médiévale, ce qu’on aime beaucoup dans ton travail c’est ce mix improbable dans lequel on trouve des guerriers du Moyen-Âge, des bikers, des personnages qu’on croirait tout droit sorti de Stars Wars, des masques tribaux. On a vu que tu avais profité de ton séjour à Paris pour faire un tour au Musée du Quai Branly.

Oui c’était la première fois que j’y mettais les pieds et c’était juste extraordinaire.

Tu n’as pas de limite pour tes inspirations, ça peut venir de n’importe où? 

Je le pense effectivement. Pour moi le dessin est un language, et plus tu as de choses dans ton vocabulaire mieux c’est. Je pense aussi que toutes les éléments que tu as cités, comme par exemple les masques tribaux, sont juste fascinants. On vit sur une toute petite planète par rapport à la taille de l’Univers, c’est insignifiant, juste un grain de poussière mais quand tu regardes à l’intérieur de ce grain de poussière, que tu regardes l’histoire de l’évolution et celle de l’humanité, c’est complètement hallucinant. Tu vois, je pensais avoir déjà vu beaucoup de masques et d’artefacts tribaux parce que je m’intéresse à ça depuis longtemps mais lors de ma visite au musée du Quai Branly, c’était incroyable, il y avait tout un tas d’objets d’art primitif que je n’avais jamais vus auparavant. Il y a toujours plus à découvrir.

Et tu collectionnes un peu ce genre d’objets?

J’essaie, mais je n’ai pas assez d’argent pour avoir une collection sérieuse, ce genre de trucs coûte beaucoup d’argent. Ces dernières années j’ai acheté quelques masques, des choses pas chères. Si j’avais de l’argent, mon rêve ce serait genre avoir un chateau avec des armes médiévales,  des armures et compagnie.

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J’ai l’impression que c’est quelque chose de très anglais de mixer un peu les genres dans le domaine de la Science Fiction, vous avez un goût particulier pour ce genre là de manière générale. C’est le seul pays où il y a un magazine comme 2000 AD qui est publié depuis autant d’années, il y aussi Dr Who qui est diffusé depuis très longtemps et toujours aussi populaire.

Je ne sais pas, peut-être. Mais pour moi la France a aussi une histoire très forte avec la science fiction, surtout à la fin du siècle dernier avec par exemple Métal Hurlant, pour moi c’est du même niveau que 2000 AD, je suis hyper fan, il y a aussi Renée Laloux  (ndlr: lors de notre passage, Will Sweeney était justement en train de croquer quelques personnages de la Planète Sauvage pour un tshirt qui est sorti il y a peu, dispo ici), la bande dessinée française est vraiment très forte dans le domaine de la science fiction. Je pense que chaque pays à sa propre identité en la matière et ce qui est intéressant aussi en Angleterre c’est qu’on a cette histoire avec la littérature gothique qui est teintée de science-fiction, il y a Mary Shelley évidemment, mais on a vraiment beaucoup d’écrivains.

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Parlons un peu de tes futurs projets. Avec Citadel tu as élaboré toute une ville, avec son fonctionnement, ses personnages. Est-ce que tu comptes réutiliser cet environnement, ce décor, pour d’autres travaux, comme un comics par exemple, et ce afin de développer un peu plus cet univers?

Oui j’aimerais développer cet univers, l’explorer un peu plus. Car tu vois cette vue extérieure de Citadel (ndlr: il montre le dessin ci-dessous) c’est l’un des derniers dessins que j’ai réalisés. Et quand je l’ai terminé je me suis dit que j’avais accompli une grande étape, j’ai vraiment beaucoup aimé ce que j’avais mis sur le papier, ce décor et son style graphique, et je me suis dit que je voulais aller un peu plus dans cette direction. Ce qui est intéressant c’est que ça va dépendre aussi de ce qui va se passer à Londres. On vient tout juste d’élire un nouveau maire, et ça nous a donné l’espace d’un instant une impression positive pour le futur. Il faut dire aussi que le dernier maire qu’on a eu était un parfait trou du cul, il n’a rien fait pour la ville, il s’est juste occupé de sa carrière. Donc peut-être que les choses vont changer un peu, le nouveau a promis de s’occuper des problèmes de pollution et de logement. Mais dans tous les cas je pense que ça reste un concept intéressant à creuser, je veux parler de notre environnement urbain du futur, mais c’est très difficile aussi d’éviter les clichés. Et si tu commences à te dire que tu vas écrire un roman d’anticipation, que tu vas créer un monde dystopique différent de ceux qui ont déjà été créés, et ils sont nombreux, ça ne fonctionne pas. Il faut vraiment avoir une vision claire à la base. C’est vraiment quelque chose avec laquelle j’ai du lutter pour cette expo, éviter à tout prix les clichés.

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En même temps, vu que ton language c’est le dessin, quand on voit Citadel on ne pense pas à un autre roman d’anticipation, on pense de suite à ton univers particulier.

Tu as raison, j’ai ce bagage avec moi et les réactions que j’ai eu lors du vernissage m’ont fait très plaisir car les gens ont interprété les différentes scènes de manières très différentes, c’est toujours très excitant d’entendre ces réactions. Je pense que je vais laisser reposer ça un peu et y revenir dans quelques mois. Je parlais avec une autre journaliste de jeux vidéos, ça pourrait être pas mal de rendre ce monde interactif.

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Je verrais bien Citadel en série animée aussi, par exemple diffusée sur Adult Swim. J’ai lu que t’aimerais bien refaire un peu d’animation.

Oui j’aimerais beaucoup, le problème c’est que comme je ne suis pas moi-même animateur et que je dois donc travailler avec d’autres personnes, c’est plus contraignant. Et puis les producteurs ont besoin de quelques chose de solide, comme un livre par exemple. Là je vais bientôt finir ma série de comics Tales From Greenfuzz, il ne me reste plus qu’un livre à faire, le 5ème épisode, et peut-être qu’une fois le bouquin sorti et la série terminée je vais voir si ça peut devenir une série animée, certaines personnes étaient intéressées. C’est toujours plus facile quand tu as déjà un livre, une histoire, même si celle-ci va être changée, c’est plus rassurant pour les producteurs qui doivent faire de l’argent avec. Pour Citadel ça reste trop encore à l’était d’idée, à voir plus tard peut-être.

Merci beaucoup Will pour le temps que tu nous a accordé.

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L’exposition Citadel est visible jusqu’au 26 aout prochain, si vous passez par Paris, courrez-y. Pour les collectionneurs les oeuvres de Will Sweeney sont plutôt abordables, notamment les petits formats, et lors de sa résidence il a fait plusieurs tout petit formats sur papier, des portraits de personnage que vous pouvez voir sur nos photos, et il nous a annoncé un prix vraiment très cool, renseignez vous auprès de la galerie. Pour accompagner l’expo, un petit livre a été édité, il reprend les dessins de Citadel ainsi que le texte d’introduction écrit par Robert Green que vous pouvez lire ici. Si vous ne pouvez pas passer l’acheter à la galerie l’ouvrage est dispo aussi sur le shop en ligne de Will Sweeney ici. Enfin, si vous en apprendre encore un peu plus sur l’artiste, on vous invite aussi à lire cette autre interview qu’il a donné à Brain Magazine.

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Will Sweeney – Citadel @ Red Bull Space

Jusqu’au 26 aout 2016 au 12 rue du Mail à Paris

Ouvert du mercredi au vendredi de 14 à 18h (attention c’est fermé le samedi)

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