Interview: Joakim Ojanen – Interrupted Boredom @ Lefebvre & Fils

Après Eric Croes, c’est au tour de Joakim Ojanen d’inscrire son nom au projet The Residency de la galerie Lefebvre & Fils. Le très cool artiste suédois travaille depuis plusieurs semaines dans cet atelier dédié à la céramique situé à Versailles. Il est actuellement en train d’apporter la touche finale à sa nouvelle exposition qui s’intitule Interrupted Boredom et que nous pourrons découvrir dès le 21 février prochain. Nous avons profité de sa venue à Paris pour aller nous entretenir avec lui à propos de ce show et de son travail de sculpture en général. Nous avons aussi fait quelques photos qui devraient sans nul doute vous donner envie à vous aussi de venir découvrir le rendu final la semaine prochaine.


If you can’t read french, here’s the audio version of the interview (please excuse in advance my poor english):

 

Emp’s: Bonjour Joakim. Peux-tu commencer par te présenter brièvement?

Joakim: Je suis un artiste suédois. Je suis né en 1985, dans une petite ville de Suède. J’ai été récemment diplômé de Konstfack, une école d’art et d’art appliqué de Stockholm, ça date de 2014 donc c’est tout chaud et depuis j’ai travaillé sur différentes expositions.

Emp’s: A l’école tu t’étais dirigé au départ vers le dessin et le travail d’illustrateur, comment en es-tu venu à la céramique?

Joakim: En effet, j’ai commencé par l’illustration et après quelques temps à l’école, genre la 2ème année (j’y étais pour 5 ans), je me suis rendu compte que l’illustration ce n’était finalement pas vraiment mon truc. Faire des dessins pour les autres, ça signifiait pour moi que je devais m’adapteur aux idées des autres et je me suis dit que je voulais travailler sur mes propres projets. Donc j’ai commencé à réaliser des fanzines, avec principalement des dessins, j’ai fait de la sérigraphie aussi, de l’animation et au bout d’un moment j’ai commencé à stagner, mon travail n’évoluait plus. Du coup je me suis mis à explorer de nouveaux médiums, de nouveaux matériaux, j’ai fait un peu de sculptures, j’ai commencé à peindre. Je pense que la peinture et la sculpture sont arrivés à peu près au même moment. Et avec un ami de ma classe à l’école d’art, on a commencé à aller régulièrement dans un atelier de céramique, c’était un loisir pour ainsi dire. Au bout de quelques semaines j’ai essayé de transposer mes dessins en sculptures d’argile et là j’ai enfin trouvé quelque chose que j’aimais vraiment bien et que je voulais continuer à explorer. J’ai du y passer beaucoup de soirées car c’était vraiment difficile au départ de matérialiser ce que j’avais en tête avec ce tout nouveau matériau.

 

Emp’s: Et tu as tout appris par toi-même?

Joakim: Oui car il s’agissait d’un atelier libre, où tu peux aller en payant à chaque fois. Il n’y avait pas de cours, c’était géré par une vieille dame à la retraite à qui tu pouvais poser des questions techniques au besoin.  L’idée c’était d’y aller et d’expérimenter, de faire plein de tests. Mais après 1 ou 2 ans à me rendre là-bas, je me suis dit que j’avais vraiment besoin de plus d’espace parce que l’atelier en question était une petite pièce et il y avait régulièrement une dizaine de personnes qui étaient là. C’était par conséquent impossible de bosser sur des choses très grandes, et puis comme tout les gens parlaient entre eux c’était relativement dur de se concentrer sur quoi que ce soit. L’atmosphère était sympa mais disons que ce n’était pas une atmosphère de travail. Du coup mon camarade et moi on a décidé d’avoir notre propre atelier et ont a acheté un four. On s’est alors mis à apprendre , toujours par nous-même, mais de plus en plus: on a essayé différents types d’argiles, de comprendre comme travailler avec, et de trouver des solutions à nos problèmes techniques.

Emp’s: Ca date de quand tout cet apprentissage?

Joakim: Si je me rappelle bien j’ai débuté la céramique en 2012.

Emp’s: C’est vraiment récent en fait. Depuis tu n’as pris aucun cours?

Joakim: Non aucun. C’est vrai que parfois lorsque je croise un céramiste je lui pose des questions, notamment sur certains problèmes que je peux avoir, du style « hey, tu sais pourquoi ça se craque à cet endroit? ». Mais la dame de l’atelier nous avait tout de même donné les connaissances de bases et ça m’a suffit pour aller plus loin.

Emp’s: Parlons à présent de cette expo que tu es en train de préparer pour la galerie Lefebvre & Fils. Tu as décidé d’un titre déjà?

Joakim: Oui j’en ai un, il s’agit de Interrupted Boredom. Il n’y pas de thème spécifique, c’est un prolongement du travail que j’ai pu présenter dans mes expositions de l’année dernière. C’est un délai très court pour concevoir une exposition, je ne reste ici que pour 5 à 6 semaines, c’est peu. Du coup, quand je suis arrivé ici, je me suis tout de suite mis au travail en partant d’idées sur lesquelles j’étais déjà en train de travailler dans mon atelier à Stockholm. Et après quelques semaines j’ai commencé à voir ce qu’il pouvait manquer pour que l’expo fonctionne bien, pour qu’elle soit réussie.

Voici quelques éléments que Joakim Ojanen est en train de préparer pour son installation.

Emp’s: De ce que je peux voir ici, il va y avoir tout un tas de différentes têtes et quelques grands personnages en entier, il y a aussi une poignée de petit tweenies comme tu les appelle (ndlr: de toutes petites têtes dont il se sert aussi comme tests). Et tous ces petits objets que je vois là-bas (ndlr: photo ci-dessus) il s’agit d’accessoires pour les grands personnages?

Joakim: En fait il va y avoir également un tableau, avec différents personnages, comme une petite scène. Il y a aussi des choses dans le four qui sont en train de cuire et que tu ne peux pas voir pour le moment, je vais aussi suspendre des nuages. Tu verras, ce sera un peu comme un décor de théâtre avec plusieurs plans. Je pense que ça va être pas mal.

Emp’s: A propos de la préparation de cette expo, que tu fais ici en résidence, est-ce que le fait d’être isolé t’aide à être encore plus introspectif?

Joakim: Définitivement ça aide parce qu’ici je n’ai quasiment aucune interaction sociale. Certes, tu te sens un peu seul , je ne peux même pas aller boire une bière le soir entre potes mais c’est vraiment bien car je peux me concentrer à fond, et aller creuser dans mes sentiments les plus profonds. Par contre j’avoue que c’est très épuisant et je ne pourrais pas fonctionner comme ça toute l’année.

  

Emp’s: Tu expliques que ton but c’est d’arriver à rendre tes personnages vivants, en leur transmettant les émotions les plus humaines possibles mais peux-tu nous expliquer de quelle manière tu y parviens au travers de ton processus créatif?

Joakim: Je me suis vraiment intéressé pendant un long moment au character design. J’ai même travaillé sur de l’animation pendant un certain temps (ndlr: animation classique et 3D). Dans ces personnages tu peux tellement y mettre de sentiments, faire passer tellement d’émotion mais d’un autre côté ça peut devenir totalement irréaliste. Tu peux y arriver, et tomber très juste, mais tu peux aussi très facilement tomber à côté. C’est très dur en fait de trouver l’équilibre entre quelque chose de réaliste et quelque chose de très cartoon. Dans ma tête j’ai comme une espèce de bibliothèque d’expressions, et des types de nez, de bouches qui vont avec. Lorsque je crée un personnage je ne fais jamais de croquis au préalable, ou alors très rarement, lorsqu’il y a une scène avec un groupe de personnages par exemple, histoire de les positionner, mais dans ce cas je ne dessine pas les expressions de leur visage. Quand je commence à sculpter j’ai juste une vague idée de l’expression du personnage, je sais qu’il va y avoir un oeil comme si, une bouche un peu comme ça. Le personnage commence alors à prendre forme, du bas vers le haut, et là une espèce de combat s’engage avec l’argile, c’est comme si elle voulait aller dans une direction alors que moi je veux aller vers une autre. Ainsi, durant la mise en forme, Il se sera passé tout un tas de choses pour arriver à cette apparence qu’ils ont à la fin. Par exemple une fois que la forme de la tête est achevée, j’aime bien faire plusieurs essais pour placer les éléments du visage pour arriver à la bonne solution. Et puis une fois qu’ils sont cuits il y aussi cette étape importante de la peinture qui va m’amener elle aussi à trouver la bonne expression.

Emp’s: Et est-ce que tu imagines des histoires, un background à tes personnages qui pourraient t’aider dans leur conception?

Joakim: La plupart du temps non, mais ça peut arriver parfois. Par exemple lorsque je place les yeux sur leur visage, il m’arrive presque de leur parler, je les interroge pour trouver le personnage qui se cache derrière.

Comme une signature supplémentaire, chacun des personnages de Joakim Ojanen porte une cicatrice à l’arrière de la tête, du côté droit, et vous l’aurez compris l’artiste a la même.

Emp’s: J’ai lu que tu voyais tes oeuvres comme une sorte de journal intime, et que les sentiments éprouvés par tes personnages étaient en fait les tiens. C’est toujours le cas?

Joakim: Absolument, je peux même en regardant les sculptures que j’ai réalisées retrouver comment je me sentais lorsque je les ai faites. Là tu peux voir que plusieurs des personnages que j’ai faits ici affichent un grand sourire et c’est dû au fait que je me sente plutôt très bien en ce moment. Mais ce n’est pas vraiment quelque chose de réfléchi, je n’ai pas ce lien en tête lorsque je me mets à sculpter. Après ce n’est pas parce que j’ai fait beaucoup de personnages d’apparence triste que je suis quelqu’un de dépressif, il ne sont pas totalement tristes, il s’agit plus d’une sorte de mélancolie que j’ai pu ressentir à l’époque.

Emp’s: Mais quand on regarde par exemple ton exposition précédente qui a eu lieu fin d’année dernière aux Etats-Unis, on a l’impression de voir des visages très torturés, avec des yeux très fatigués, des veines qui ressortent, et ces nez qui sortent littéralement du visage. Du coup quand on voit certains de tes personnages on pense à ces gamins qui n’ont pas d’amis à l’école, les weirdos.

Joakim: Oui, il faut dire que je n’ai jamais été intéressé par les gens riches, propres sur eux et qui ont des vies parfaites. Ca n’a pas d’intérêt pour moi, je veux traiter de sentiments qui viennent de cette réalité plus triste, la vie peut être une véritable lutte parfois, et je veux parler de ça dans mon travail. Ce que je me rappelle aussi pour ce show dont tu parles, c’est que j’ai dormi pendant deux mois dans une horrible caravane avant de bouger ailleurs, c’était vraiment pas terrible à l’intérieur, elle datait des années 50. C’était un peu une torture de rester là-bas, du coup c’est peut-être ça qui ressort des oeuvres de cette expo (ndlr: rires).

 

Sur le tshirt, un pesonnage des Moomins dessin animé que beaucoup connaissent aujourd’hui mais qui à l’origine est une BD pour enfants parue en Suède.

  Emp’s: Aussi quand on regarde les accessoires de certains de tes personnages on remarque plein de petites références comme ce Garfield sur un tshirt, ou encore cette BD Träsket (ndlr: The Swamp par Gary Clark) que tient l’une de tes personnages dans les mains. Ce sont des souvenirs de ton enfance mais j’ai pas vu de référence au graffiti par exemple?

Joakim: Je pense que toutes ces références datent soit d’une période plus lointaine de mon enfance, où j’étais un peu plus jeune et située avant celle où j’ai commencé le graffiti, ou soit d’une époque plus récente, avec les événement qui se passent dans ma vie actuellement. Des éléments venant du graffiti devraient apparaitre probablement un jour, c’est peut être aussi un univers un plus difficile à intégrer à mes oeuvres, je ne vois pas encore comment je pourrais y parvenir.

Emp’s: Peut-être aussi que tes personnages vont grandir avec toi et que tu évoquera cette période dans quelques années. D’ailleurs, le fait que tu sculptes toujours des personnages d’enfants, des enfants qui ont l’air mature plus particulièrement, ce n’est pas une manière de dire que tu ne veux pas grandir? 

Joakim: Je ne sais pas. Mon idée à propos de leur âge et qu’il se situe quelque part 10 et 30 ans. Ils sont en quelques sorte à la fois âgés de 10 ans et de 30 ans à la fois, ou plutôt 31 ans. Car j’ai moi-même 31 ans et ils ne peuvent finalement pas être plus vieux que moi, leur expérience s’arrête à la mienne et ils continuent à grandir avec moi.

A droite, les tweenies, ces toutes petites têtes de la taille d’un oeuf et que l’artiste utilise parfois pour tester les couleurs.

 Emp’s: Pour poursuivre avec les références à l’enfance, dans tes dernières expositions il y a beaucoup de personnages avec des becs de canard qui sont apparus. J’ai lu que quand tu étais petit tu passer beaucoup de temps à dessiner le personnage de Donald Duck, il s’agit d’une référence directe?

Joakim: Quand j’étais petit, j’avais ce magazine avec Donald Duck qui arrivait chaque semaine dans la boite aux lettres, c’était toujours un moment spécial quand je revenais de l’école et qu’il y avait ce magazine Donald Duck qui m’attendait. C’était vraiment un rendez-vous important de chaque semaine, et en effet je dessinais souvent ce personnage, c’est un bon souvenir. C’est marrant d’avoir cette référence dans mes oeuvres, ce bec de canard est tellement spécial, tellement iconique d’une certaine manière. C’est très sympa de le transformer, d’y rajouter ces petites dents moches et de le malmener un petit peu dans mes travaux.

Emp’s: Mais même les oreilles elles sont tirés d’un autre personnage? Ca ressemble à un mix étrange entre différents personnages Disney

Joakim: Oui, ce sont les oreilles du chien Pluto. L’année dernière je me suis beaucoup amuser avec, notamment pour mes têtes de personnages qui n’ont pas de corps. Je les ai utilisé comme si c’étaient des mains, qui peuvent bouger ou attraper des choses. Une fois que j’ai commencé à utiliser ce type de personnage régulièrement ça a été très amusant d’essayer toutes les idées possible, de le pousser au maximum.

Emp’s: Et ces personnages au bec de canard sont arrivés au même moment dans tes sculptures et tes peintures.

Joakim: Je pense que c’est le cas oui.

L’une des éditions en métal réalisées tout récemment par l’artiste

(pic courtesy of Richard Heller Gallery)

Emp’s: Pour conclure avec une dernière question, comment vois-tu évoluer ton travail prochainement. Quelles voies tu vas explorer, des personnages plus grands, qui s’inspirent d’autres cartoons?

Joakim: Je ne sais pas encore comment ça va évoluer. Par contre j’ai commencé à travailler sur des sculptures moulées en métal. J’ai en déjà réalisées quelques-unes dernièrement (ndlr: voir photo) et j’ai vraiment envie d’en faire plus et d’explorer un peu cette direction. C’est très intéressant d’essayer de nouveaux matériaux et de voir ce que je peux faire avec. Sinon au niveau des personnages il y a plein de petites choses qui changent tout le temps, mais il n’y a rien de planifié ces changements arrivent pas à pas, par tâtonnement aussi parfois.

Emp’s: En tout cas ça évolue très vite et on a hâte de voir ce que tu nous réserves. On va déjà commencer par venir voir ta nouvelle exposition à Paris qui s’annonce très très bien. Merci pour ton temps Joakim!

Quelques traces du passage d’Eric Croes.

Swedish style

 
 
Joakim Ojanen – Interrupted Boredom @ Lefebvre & Fils

Vernissage le 21 février 2017 à 18h

Du 21 février au 18 mars 2017

Ouvert du mardi au samedi de 11h à 13h et de 14h à 19h

Au 24 rue du Bac à Paris

 

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