Adrien Belgrand – Lieux communs @ New Square Gallery (interview inside)

      C’est à un jeune artiste d’une trentaine d’année, Adrien Belgrand, que la New Square Gallery, récente galerie lilloise, a décidé de confier l’exposition qui ouvre sa nouvelle saison. Initié depuis son enfance à la peinture, Adrien Belgrand a décidé il y a quelques années de se consacrer entiérement à cet art et c’est une peinture figurative et moderne qu’il nous propose de découvrir via cette exposition intitulée Lieux Communs. Les tableaux présentés rendent hommage à ces derniers, comme le dit l’artiste  »mon travail est une façon de décrire des endroits du quotidien qu’on ne voit pas, devant lesquels on ne s’attarde pas et qui ont pourtant leur propre poésie ». Afin de mieux apprécier son travail on vous propose après les photos ci dessous un entretien avec l’artiste.

 

Interview:

 

Bonjour Adrien. Alors c’est la première fois que tu venais à Lille ? Comment as-tu été acceuilli par les amateurs et collectionneurs d’art contemporain locaux ?

Oui c’est la première fois que je venais à Lille, j’ai été très impressionné par la qualité de la vie culturelle de la ville mais c’est vrai qu’il y a une tradition ici d’ouverture vis à vis des artistes et plus particulièrement des peintres. Je sais qu’il y a beaucoup de collectionneurs et d’amateurs d’art et la situation géographique de la ville entre Londres et Bruxelles en fait un très bel endroit pour exposer.

Tu as exposé dans pas mal de galeries différentes, comment t’es tu retrouvé à la New Square Gallery ?

J’ai été amené à exposer à New square gallery car j’ai été contacté par Emmanuel Provost qui s’est intéressé à mon travail et m’a proposé il y a un an une expo personnelle. J’ai été séduit par l’espace de la galerie, la démarche de l’équipe, la qualité des expos qui se déroulent dans ce lieu. J’ai donc travaillé la plupart de mes toiles en fonction de cet endroit en recherchant une unité plastique.
D’une manière générale j’essaye d’exposer dans des endroits ou je me sens bien, au feeling on pourrait dire. Mais clairement, cette galerie est le plus bel endroit ou j’ai exposé.

 

En lisant ton introduction dans le catalogue « Lieux communs » on découvre que tu as dessiné et peint depuis tout petit. Tu as pris des cours dès l’âge de 7 ans, ce sont tes parents qui t’y ont incité? j’ai vu qu’on t’emmenait souvent au musée. Il y avait une grosse culture artistique dans ta famille ?

J’ai commencé à beaucoup dessiner très tôt et comme ça me plaisait, mes parents m’ont inscrit à des cours de peinture. J’ai très vite préféré la peinture, le travail de la couleur au dessin d’ailleurs. Mon père est architecte et s’intéresse à la peinture, il y avait pas mal de livres d’art chez moi, ça m’a permis d’avoir pas mal de références. Après c’était des références assez classiques donc j’ai du me faire par moi-même toute ma culture contemporaine….

 

Puis pendant tes études tu revenu plusieurs fois à l’art, tu as étudié le graphisme et l’architecture mais finalement en 2006 tu choisis de te consacrer entièrement métier d’artiste. Comment t’es tu finalement décidé à sauter le pas ? Il y avait une part de risque dans ce choix ?

En fait j’ai toujours voulu être peintre mais c’est pas forcément un choix facile à assumer et puis les exemples que je voyais autour de moi ne m’encourageaient pas beaucoup. Comme beaucoup de gens j’imaginais pas que cela puisse être un vrai « métier ». Après mes études et un séjour de 3 mois aux USA pour un stage je me suis donné un an pour réussir à produire quelque chose d’acceptable en peinture. Je n’avais pas de grosse contrainte financière puisque je vivais encore chez mes parents. J’en ai profité pour m’enfermer, rattraper mon retard technique et essayer de produire un alphabet qui me permette d’aller plus loin après. Pour la première fois j’ai peins sans interruption avec des références artistiques encore très présentes. Au bout d’un an j’ai commencé à exposer et à vendre régulièrement et les choses se sont enclenchées.

 

Parlons maintenant de ton travail. Tes toiles présentent des scènes très figuratives avec des cadrages proches de ceux du cinéma. On pense à Hopper d’autant plus que tes premières toiles figeaient le décor américain ou tu as passé quelque temps. Qu’est-ce qui selon toi te rapproche et te différencie de ses œuvres ?

Chez Hopper ce que j’aime c’est que c’est un peintre qui a toujours été totalement indépendant, indifférent aux modes, aux mouvements artistiques. Il a poursuivi un travail solitaire, exigeant et c’est pour ça que son oeuvre est inclassable et ne ressemble à aucune autre. C’est sans doute aussi parce qu’il venait de l’illustration, il n’avait pas le dogmatisme et la prétention intellectuelle de certains peintres. J’ai beaucoup regardé son travail sur la lumière, son sens de la composition, mais aussi les couleurs (notamment ses magnifiques gris colorés). Ses scènes sont très figuratives mais elles n’en disent pas trop, on reste dans quelque chose d’ouvert, interprétable à l’infini. Contrairement à d’autres, Hopper n’est pas un peintre intimidant parce qu’il a des faiblesses, on sent qu’il est toujours en quête de la toile parfaite. Il n’a pas la virtuosité formel de David Hockney par exemple mais ça rend son travail encore plus touchant. C’est une source d’inspiration sans fin quand on est peintre figuratif. Il a aussi été complètement méprisé pendant des années par les profs, les critiques ce qui donne à réfléchir sur l’histoire de l’art et incite à l’humilité…

 

On a aussi une part d’impressionnisme dans le sens où tu travailles par touches de couleur, les couleurs des objets se diffusent sur la toile parfois se rejoignant. Finalement de la vision d’origine se transforme sous tes pinceaux en une composition géométrique de couleur. Décris nous un peu ta manière de travailler ces couleurs. Tu utilises des photos comme support d’origine ?

Pour les couleurs, c’est ce que j’aime le plus dans le travail de peintre. Je pars de photos que je prends avec mon iphone le plus souvent. Après un travail de recadrage je commence à travailler en reportant au crayon de papier les éléments de ma photo. Après cette étape de dessin je commence à travailler mes couleurs par fines couches successives. Chaque couleur est le résultat de mélanges assez complexes entre beaucoup de couleurs différentes, ce sont ces glacis qui au final forment ce résultat lisse et homogène. J’aime beaucoup le contraste qu’il y a entre 2 couleurs voisines, on pourrait le rapprocher d’un accord entre 2 notes de musique. La géometrisation vient du fait que j’aime bien épurer au maximum, enlever les artifices de style pour enlever tout ce qui est inutile.

 

Ce qui saute au yeux en passant en revue ce que tu as fait depuis tes débuts jusqu’à ton exposition Lieux Communs c’est ce zoom qui s’opère au niveau du cadrage: si je prends l’exemple des lieux de consommation, l’un de tes thèmes récurrents de tes toiles, on est passé d’un plan large du parking, à un rapprochement jusqu’aux vitrines pour terminer sur un plan serré sur les rayons. Comment explique tu cette évolution et comment envisages-tu la suite ?

Pour les sujets, j’ai fait les choses de manière un peu inconsciente et intuitive. Au fur et à mesure que je progressais techniquement et que j’ai pris confiance en moi j’en ai profité pour être plus audacieux dans mes cadrages, plus conceptuel aussi. Je n’aurais pas osé au départ faire une peinture avec uniquement des pâtisseries de supermarché ou des rayonnages de bouteilles. J’ai découvert aussi que plus on s’approche du sujet plus on est dans quelquechose chose d’abstrait, d’indéfini, ça laisse plus de place à l’imagination du spectateur. Finalement c’est un peu un travail de dépouillement pour aller à l’essentiel des choses. Mais c’est un travail que j’ai fait spécifiquement pour cette expo je ne suis pas certain que je continuerai dans cette voie dans le futur…

 

Un autre point que l’on peut noter en regardant l’ensemble de ton travail c’est la présence de thèmes récurrents et de séries que tu poursuis au fil des années : on a les supermarchés, les autoroutes, les stations essences et la vitesse,. Des lieux où l’on passe beaucoup de temps de notre quotidien et qui sont ambivalents, à la fois synonymes de pénibilité mais aussi de plaisir. Pourquoi tu as choisi de représenter souvent ce type de lieux ?

Ce qui m’intéresse dans les lieux comme les supermarchés, les autoroutes c’est qu’ils pourraient être situé n’importe où, dans n’importe quel pays. Ce sont des endroits qui on leur beauté propre, qui sont très géometrisés, ils ne sont pas fait pour « faire beau » mais pour être fonctionnels.
Je ne vois pas ça comme des endroits négatifs, je ne porte pas de jugement je me concentre sur leur intérêt plastique et formel. 

 
 

Lorsqu’on regarde tes toiles on a ce sentiment que le temps est figé, on a un sentiment d’attente. Ce qui m’a encore plus frappé c’est sur la série des autoroutes mais aussi sur les autres peintures ou l’on se trouve au volant d’une voiture ou d’un f1, on a une sensation de vitesse qui a disparu, pas comme sur une photo mais vraiment plutôt un arrêt du temps. Etait-ce l’effet voulu ?

Sur le sentiment d’attente c’est exactement ça que j’essaye de faire. On est pas dans le même temps dans une photo et dans une peinture. Sur le contraste entre la vitesse d’une voiture et le côté figé de mon travail je n’ai pas vraiment d’explication, les choses sont venues toutes seules sans vraiment y réfléchir. La notion de vitesse est suggérée, c’est au spectateur de se faire sa propre idée et de se raconter sa propre histoire.

 

Toujours sur cette idée de temps figé, lorsqu’on regarde les toiles de Lieux communs, les rayonnages et étalages peuvent apparaître comme des natures mortes. Qu’en penses-tu ?

C’est vrai que les sujets des rayonnages, des gâteaux de boulangerie, des légume sont un peu des natures mortes contemporaines, je suis sûr que les peintres comme Chardin, Vermeer, se seraient attaqués à ces sujets s’ils avaient vécu à notre époque. 

 

Continuons sur l’exposition « lieux communs », tu dépeins des lieux qui sont des lieux où la collectivité est très présente, ce sont des endroits qui grouillent de monde normalement mais la plupart du temps, même s’il est vrai que ce n’est pas le cas de toutes les toiles, on ne voit personne soit les endroits sont déserts ou soir le cadrage est trop serré. Est-ce pour mieux apprécier la beauté des lieux que tu décris ?

Sur l’absence de personnages j’aime bien que la présence humaine soit suggérée sans être montrée de façon évidente. Soit il n’y a personne soit les personnages passent comme des ombres, des fantômes, ils sont de dos ou de profils. Ou bien la présence humaine est suggérée à travers des affiches, des panneaux publicitaires ou des couvertures de livres. C’est sans doute aussi dans un soucis d’épure, d’enlever ce qui est inutile. J’aime que les toiles dégagent une certaine mélancolie. 

 

Enfin dernière interrogation, le rendu de ta technique que ce soit pour les lieux, les objets ou les personnes confère aux scènes une beauté plastique proche des mondes que l’on parcoure dans les jeux vidéos. Même pour certains de tes portraits je trouve qu’on a ce rendu qu’on peut avoir dans certains jeux. Face à tes toiles on a parfois l’impression d’entrer dans un monde irréel, un monde rêvé et les jeux vidéos créent justement ce type d’univers. Tu les cite d’ailleurs dans ton catalogue comme un univers qui t’influence, est-ce que tu penses que cette similitude dans l’esthétique est fortuit ?

Pour les jeux vidéos c’est vrai que c’est une influence assez présente. Comme est présente l’influence de la BD, la ligne claire d’Hergé. J’ai parfois l’impression que mes toiles sont comme un grand jeu vidéo à la première personne dans lequel le personnage se déplace à travers la ville, va au supermarché, conduit une voiture. Le jeu vidéo est un monde parallèle, simplifié, un peu comme mes peintures. Les portraits représenteraient en quelque sorte les héros de ce jeu. Et puis il y a un côté ludique dans mon travail, j’essaye de m’amuser, de représenter les immeubles, les objets comme des jouets. Je vois mes peintures aussi comme une série télé avec ses personnages, ses endroits récurrents.

 

Petite question qui me vient à l’esprit en lisant ta bio : j’ai vu que le groupe Casino t’avais commissionné des toiles ? Que t’ont-ils demandé si ce n’est pas indiscret ? Tu as eu d’autres retours des compagnies dont tu représentes parfois les enseignes ?

Pour les commandes du groupe Casino j’ai fait des toiles pour les bureaux de direction. Cela s’est fait par hasard, j’avais déjà peint des supermarchés et une personne du groupe a vu mes toiles lors d’une expo et m’a passé commande pour en faire d’autres. Ils m’ont laissé très libre et j’ai apprécié ça, je n’ai pas eu de retours pour les autres enseignes mais j’essaye maintenant le plus souvent de masquer les marques. 

 

Dernière question, quels sont tes prochains projets après l’exposition « Lieux Communs »?

Après Lieux communs, je commence à travailler sur une nouvelle série de toiles et sans doute une expo à Paris l’année prochaine, je ne sais pas encore exactement où. Il faut juste le temps de faire des nouvelles toiles.

 

Merci à Adrien Belgrand pour nous avoir accordé cet entretien et le droit d’utiliser les photos de ses oeuvres.

 
Adrien Belgrand – Lieux communs – jusqu’au 24 novembre à la New Square Galllery (Lille)

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